Le mois dernier, le vendredi 5 octobre, s’est tenu à Paris de 10h à 16h30 un colloque théologique sur l’antisémitisme organisé par le CNEF (Conseil national des Évangéliques de France).  Cet évènement est un appel à réagir devant la montée de l’antisémitisme actuel qui est non sans rappeler celui que le christianisme a entretenu à travers les siècles par « l’enseignement du mépris », selon la formule de l’historien Jules Isaac et titre de son ouvrage publié en 1962. Le concours de nombreuses personnalités dont la présence de l’Ambassadrice d’Israël en France, S.E. Madame Aliza Bin-Noun pour cette journée enjoint le chrétien à témoigner de son soutien au peuple d’Israël, pour lequel il est redevable en matière de justice. Et puis, devoir porter cette réparation à son comble puisque Paul le demande clairement dans ce passage de l’Épitre aux Romains: « Ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi. » (Romains, chap. 13, verset 8)

Le Mont Guérizîm et le Mont Golgotha: quelle comparaison, me dites-vous?

Il est des analogies qui de toute évidence ont la vertu de tirer leurs références des récits bibliques tout en exhaussant leur teneur . Elles révèlent d’autant plus les illusions trompeuses, auxquelles nous nous sommes sans doute bercés depuis le début de notre ère « chrétienne ».

 

Le Mont Guérizîm dans le livre de Deutéronome

 

Les enfants d’Israël, après le passage du Jourdain, ont pour héritage la terre de Canaan. Dans les chapitres 27 et 28 du livre de Deutéronome, un acte fondateur est exécuté : toutes les paroles de la loi d’Adonaï sont gravées sur des pierres.

Le Mont Éibal est la montagne de l’autel, de la communion. Une fois le sacrifice entier consumé,  la communion du repas et des réjouissances ont lieu et, selon l’ordre donné par Moïse et les anciens, du haut de ce mont, des malédictions sont ensuite proclamées sur quiconque viendrait à enfreindre les commandements: est condamné quiconque méprise son prochain, se dispense de toutes lois pour porter atteinte à autrui. Éibal, montagne de l’autel, montagne du sacrifice. Mais le sacrifice qui ne peut être vain car celui-ci concoure ensuite à la promulgation de la parole et ses préceptes. Le Mont Guérizîm est, quant à elle, cette montagne, du haut de laquelle Adonaï demande aux enfants d’Israël de publier consécutivement la bénédiction qui en découle.

 

Le Mont Guérizîm est devenu, par la suite, le symbole du culte de substitution. L’autel et les paroles promulguées du haut du Mont Éibal ne sont plus le préalable et sont effacés. Le service, qui se suffit à lui-même, se tient directement au Mont Guérizîm sur lequel on ne cherche qu’à attirer à soi la bénédiction. Là, plus d’offrandes, plus de sacrifices, plus d’actions de grâce, plus de lois. Le lien intime qui noue le Mont Guérizîm au Mont Éibal est désormais absent. Le Mont Guérizîm se pourvoit alors à lui-même.

 

Le Mont Guérizîm et l’Évangile de Jean

 

Le Mont Guérizîm apparait aussi dans l’Évangile de Jean au chapitre 4. La Samaritaine interpelle Jésus pour lui dire que le culte véritable est, selon les pères, sur le mont Guérézim. Les Samaritains se considèrent comme les véritables descendants des Israélites, ceux du  Royaume antique du nord, ayant Sichem pour capitale. Ils ne se définissent pas comme Juifs, Israélites de Judée, sujets du Royaume de Juda.  Jésus déclare dans ce récit que le salut vient des Juifs, non sans avoir transgressé la coutume qui interdisait à un Juif d’entrer en contact avec un Samaritain, et qui plus est, une femme. Il affirme que les Samaritains portent une adoration pour ce qu’ils ne connaissent pas, contrairement aux Juifs. Jésus venait alors de célébrer la Pâque à Jérusalem et d’y apporter l’adoration au Temple. Il déclare alors que l’adoration en renouvellement ne se fera bientôt ni sur le Mont Guérizîm, ni à Jérusalem. Les véritables adorateurs sont ceux qui adorent le Père en esprit et en vérité selon ce qu’avait déclaré le prophète Ésaïe :

 

« Ainsi parle l’Éternel: Le ciel est mon trône, Et la terre mon marchepied. Quelle maison pourriez-vous me bâtir, Et quel lieu me donneriez-vous pour demeure? Toutes ces choses, ma main les a faites, Et toutes ont reçu l’existence, dit l’Éternel. Voici sur qui je porterai mes regards: Sur celui qui souffre et qui a l’esprit abattu, Sur celui qui craint ma parole. »

Livre d’Ésaïe, chapitre 66, verset 1 et 2

De ces deux extraits de récit, deux déductions peuvent être tirées. Le Mont Guérizîm éclipse entièrement le Mont Éibal. Il est devenu un culte porté à la bénédiction dans une totale ignorance des Écritures. Jésus confirme l’annonce selon laquelle la disposition intérieure à l’adoration prime résolument aux formes extérieures et aux lieux qui y sont consacrés, bien qu’ils soient évidemment nécessaires pour s’y assembler.

 

N’aurions-nous pas, au fil du temps, rendu le Mont Golgotha un nouveau Mont Guérizîm?

 

Cette rédaction se veut une réflexion nous invitant peut-être autour du puit de Jacob, ce puit près duquel il est nécessaire de s’assembler pour s’y abreuver et se questionner mutuellement sur notre itinérance.

Le Mont Golgotha est le lieu du sacrifice expiateur de nos péchés, de nos souffrances, de nos infirmité. Il est le lieu où celui que nous avons reconnu comme roi, qui fut oint de l’Esprit par le Père, s’est fait Rédempteur de nos âmes. Le dessein de Dieu a atteint son but. La Parole faite chair a été offerte sur des cœurs de pierre. Or les effets bénéfiques de cette œuvre se trouve à la fois dans un double fait: l’Ascension et conjointement la descente  du Saint-Esprit dans la Chambre haute.

L’attente chrétienne ne se serait-elle pas altérée de manière tendancieuse et répétée pour assimiler deux évènements en un seul, deux élévations (Golgotha et la Chambre haute) en une seule ?

Dans une telle perspective, le christianisme ne serait-il pas subverti se faisant, dans une certaine mesure, l’écho d’une religion samaritaine? Ainsi, l’interrogation n’est pas sans référence à l’ouvrage de Jacques Éllul, La subversion du christianisme, paru en 1984.

 

Les Samaritains et le Mont Guérizîm

 

Les Samaritains constituent encore de nos jours une minorité d’un peu moins de mille personnes à Naplouse, qui, en comprenant sa périphérie actuelle, correspond à l’ancienne ville de Sichem. C’est dans cette ville antique d’ailleurs où l’on trouve encore le tombeau de Joseph et fut la capitale du Royaume d’Israël, royaume du Nord.

A la mort de Salomon, Jéroboam, officier militaire de l’armée de Salomon, fut le premier roi d’Israël se séparant du royaume de Roboam, fils de Salomon, roi de Juda, en 922 avant notre ère.

Les origines des Samaritains sont très peu connues. Les sources juives concordent à dire qu’ils s’agiraient des descendants de colons. Les Assyriens auraient opéré un remplacement de population conjoint à la déportation des Israélites du Royaume d’Israël. De l’acclimatation de cette population en a résulté l’appropriation des textes du Pentateuque, non sans réviser certains passages. La révision majeure consiste à avoir substitué le Mont Éibal au Mont Guérizîm. En outre, dans leur Décalogue, le Mont Guérizîm devient lieu de culte selon son dixième commandement. Ainsi l’interdit de convoiter son prochain défini par la loi mosaïque est remplacé par un culte sur un haut lieu où la bénédiction, en un temps marqué, fut déclarée par les enfants d’Israël (Éxode, chap. 20, verset 17).

 

Ce phénomène d’appropriation, dont je doute qu’il se soit limitée dans le temps et l’espace, est l’objet de cette étude.  Les tenants et les aboutissants de celle-ci nous poussera à un examen de ce qui caractérise notre foi, qui nous a été transmise « une fois pour toutes » (Jude, chap. 1, verset 3).

 

Des textes anciens, véritables témoignages de la vie communautaire de la fin du 1ersiècle.

 

La plus ancienne version nous présentant un texte presque complet du «nouveau testament », qui nous soit parvenu, est l’Évangile de Jean. On estime que cette copie date des alentours de l’an 200. Il s’agit du papyrus 66 de la fondation Bodmer à Genève, retrouvé en Égypte en 1952. Cependant, des écrits chrétiens entiers, ne faisant pas partie de ce qui constituera le canon biblique, remontent de la même période et peuvent même lui être antérieurs. Nous pouvons citer deux écrits majeurs les plus anciens : l’Épitre aux Corinthiens attribuée à Clément de Rome (l’auteur écrivant au nom de la communauté de Rome) et La Didachè des apôtres ou Enseignement du Seigneur transmis aux apôtres. Ces écrits se situent au tournant du Ier et du IIème siècle.

Nombreuses sont les références aux Écritures dans leur entière et similaire acception, les plaçant dans une harmonieuse continuité scripturaire, aucune césure y transparaît, aucune partition n’est à l’oeuvre.

 

L’Épitre aux Corinthiens de Clément de Rome

L’Épitre aux Corinthiens est envoyée à ces derniers par la communauté de Rome. La pulsion collégiale caractérise son contenu, même si l’attribution en a été donnée a posteriori à Clément, membre de la réunion des presbytres (anciens) dont il pourrait s’en singulariser par sa fonction de superviseur, modérateur (évêque). Ce texte jouit, dans les premiers siècles, d’une autorité exceptionnelle au sein des communautés chrétiennes. Il était lu au même titre que les autres lettres. Cette lettre est motivée par des troubles dont la communauté de Corinthe est agitée, produits d’un soulèvement contre le conseil des anciens.

Dans ses exhortations au chapitre 4 à 6, il désigne la jalousie comme étant l’œuvre mauvaise, source de tous les déchirements et des agissements fratricides, qui a été introduite dès les temps anciens par le meurtre d’Abel et Caïn. Jacob fait suite à ce premier exemple. Sous la plume de l’auteur de l’Épitre, les modèles de foi, qui se succèdent, s’inscrivent dans une filiation commune, une même descendance dont la formule  « Jacob, notre père » introduit et consacre.  (chap. 4 :8). La foi exemplaire des apôtres est tirée de celle que témoignèrent les pères et les patriarches et participe, de ce fait, à cette généalogie. (chap. 5)

Au chapitre 23 de l’Épitre, au fil des différents aspects de son exhortation, l’auteur veut avertir la communauté et ranimer la flamme de la promesse du retour du « grand Prêtre ». (titre donné à Jésus-Christ au chapitre 61 :3 ; chap. 36 :1).

« En vérité, c’est sans retard, soudainement, que s’accomplit la volonté de Dieu, comme l’atteste aussi l’Écriture : « il viendra bientôt et ne tardera pas et soudain, il entrera dans Son Temple, le Seigneur, le Saint que vous attendez. » » (chap. 23 : 5).

L’auteur s’en réfère alors au passage du livre de Malachie (chap. 3 : 1). Cet extrait est précédé d’une comparaison tirée de la vigne : les feuilles tombent, les bourgeons apparaissent, le feuillage et la fleur ensuite, puis le raisin vert et enfin la grappe. Cette comparaison est non sans rappeler celle que Jésus a faite tirée de l’olivier.

Au chapitre 41, l’auteur définit l’ordre du culte se tenant à Jérusalem à une période où le Temple construit par Hérode le Grand n’existe plus. Un rappel de l’ordre qui prévaut pour l’adoration y est détaillé. La destruction du Temple est très loin d’être considérée comme une anathème prophétique pour Israël comme cela sera dessiné par la suite chez Ignace d’Antioche et d’une façon éclatante chez Justin de Naplouse. Tout au contraire, le culte actuel est une anticipation de celui qui était, qui est et qui sera. Il est vu par la commmunauté de Rome, dans une Jérusalem qui est à nouveau et présente et dont le « grand Prêtre » revient. La perspective d’une nouvelle Jérusalem se retrouve également dans l’espérance des Esséniens du site de Qumràn, une promesse qui était nécessaire d’entretenir pour hâter les temps prophétiques au cours desquels l’adoration au Temple serait purifiée. Dans cette Épitre, les différents sacerdoces du Temple (prêtres, lévites, peuple) sont portés tout à nouveau à la connaissance des membres de la communauté de Corinthe. L’action de grâce des communautés chrétiennes du Iersiècle au souverain Sacrificateur de nos âmes en est une des pérennisations.

 

« Que chacun d’entre nous, frères, à son rang, plaise à Dieu par une bonne conscience, sans vouloir franchir les limites régulières de son office, en toute dignité. Ce n’est point partout, frères, qu’on offre le sacrifice perpétuel, ou un sacrifice votif, ou pour les péchés et les fautes, mais seulement à Jérusalem.

Et là encore, ce n’est pas n’importe où qu’on l’offre, mais face au sanctuaire, sur l’autel, non sans que l’offrande ait d’abord été soigneusement examinée par le grand prêtre et les autres ministres dont il était question plus haut. Ceux qui contreviennent à son ordre sont punis de mort. Vous le voyez, frères, plus grande est la connaissance que nous avons été jugés dignes te recevoir, plus grave est le risque que nous courons. »

(Épitre aux Corinthiens de Clément de Rome, chap. 41, verset 1 à 4)

 

La Didachè des apôtres

En outre, nous disposons d’un autre écrit ancien que l’on appelle communément la Didachè des apôtres ou Enseignement du Seigneur transmis aux apôtres. Il est bon de constater, là aussi, cette continuité naturelle découlant des emprunts à l’Écriture. Bien que l’histoire de l’Église n’ait pu intégrer cet enseignement dans le canon biblique, dès l’introduction, le lecteur est saisi par la similitude de ses recommandations moraux au livre des Proverbes. Son absence dans nos Bibles serait peut-être dû à sa simple disparition : le texte a été retrouvé dans les années 1870 dans la Bibliothèque du Patriarcat grec de Jérusalem.

Le premier verset de ce texte résonne tout le long de sa lecture. Il donne le ton d’une discipline au sein des communautés chrétiennes de la fin du Ier siècle, dont la valeur est salutaire.

« Il y a deux chemins : l’un de la vie, l’autre de la mort ; et il y a une grande différence entre les deux chemins. » (Didachè, verset 1).

Un peu plus loin, nous constatons que, pour les membres de ces communautés chrétiennes, le jour dominant de la semaine est le sabbat.

Le respect bihebdomadaire du jeûne se différencie dans la semaine de celui de ceux qui ont uniquement une piété formelle. la Didachè recommandait de jeûner le mardi et le vendredi, veille du sabbat, selon notre calendrier. Il est à noter que le texte mentionne « durant la préparation du sabbat » et ne fait pas référence au 6èmejour.  La recommandation en matière de jeûne s’inscrit dans l’observance tant du sabbat que dans sa préparation. Elle traduit la ferveur, les dispositions de cœur qu’un tel jour requérait au point de s’en distinguer dans les jours de jeûne. Un d’entre eux était sans contest réservé afin de garantir des dispositions les meilleures dans sa pratique.

«  Que vos jeûnes n’aient pas lieu en même temps que ceux des hypocrites. Ils jeûnent en effet le deuxième et le cinquième jour après le sabbat, mais vous, jeûnez le troisième jour et durant la préparation du sabbat. » (Didachè, verset 8)

Il est à remarquer que le nombre trois rythme les préceptes de piété : 3èmejour et 6èmejour quant au jeûne et trois fois dans la journée quant à la prière. Celle-ci est bâtie selon le modèle que le Seigneur nous a enseigné.

« Ne priez pas non plus comme les hypocrites, mais comme le Seigneur l’a ordonné dans son évangile, priez ainsi : notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié, que ton royaume vienne, que ta volonté soit faite sur terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour et remets-nous notre dette comme nous la remettons aussi à nos débiteurs, et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal, car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire pour les siècles ! Priez ainsi trois fois par jour. »

Nous pouvons relever qu’il s’agit de « priez comme », de cette façon, de la sorte et absolument pas « faites cette prière » ou « dites exactement cette prière ».

D’autre part, des formulations propres à cet enseignement nous associent à l’héritage d’Israël aussi bien quant aux choses terrestres (la vigne de David) que célestes (Dieu de David)

« … nous te remercions, ô notre Père, pour la sainte vigne de David ton serviteur, que tu nous as révélée par Jésus ton serviteur… » (Didachè, tiré du verset 9)

« Vienne la grâce et que passe ce monde ! Hosanna au Dieu de David ! » (Didachè, tiré du verset 10)

 

A l’orée du IIème siècle, les communautés chrétiennes puisent leur spiritualité dans l’identité qui les lie au judaïsme et y trouvent leur analogie . Leurs écrits, qui nous sont parvenus, affirment une appartenance à des richesses communes et partagée avec le peuple d’où est née Jésus, source de notre salut. Le Mont Guérizîm répondait naturellement au Mont Éibal. La bénédiction n’était donc pas sans commandement, sans référence à « la dette » qui caractérise si bien la formulation de la prière de « Notre Père » dans la Didachè. Cette dette que l’on doit remettre en retour envers notre prochain et qui est au coeur des enjeux de la parabole du serviteur impitoyable. (Matthieu, chap 18, verset 23 à 35)

« Il y a deux chemins : l’un de la vie, l’autre de la mort ; et il y a une grande différence entre les deux chemins.

Le chemin de la vie est celui-ci : en premier, tu aimeras le Dieu qui t’a créé, en second ton prochain comme toi-même ; et tout ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait, toi non plus ne le fais pas à autrui. »

Didachè, verset 1

Bibliographie:

  1. Bible, traduction Louis Segond, 1910
  2. Épitre aux Corinthiens de Clément de Rome
  3. Didachè des apôtres
  4. La subversion du christianisme, Jacques Ellul, Édition de La Table Ronde, 2004

 

 

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